Le fantasme
Dans une station de métro, c’est l’heure de pointe.
Sort d’une rame, une jeune femme vêtue de rouge.
C’est impossible de ne pas la voir tellement son habit illumine la grisaille ambiante.
Elle avance dans la foule, saoulée par le bruit de la rame qui repart et les pas pressés des autres voyageurs.
Derrière elle, une nuée de papillons rouges et roses virevoltent, mais personne ne les voit à part le contrôleur de billet.
Il sait que cette femme détient un secret et seule cette nuée magique indique qui elle est vraiment.
Au détour d’un escalator, elle croise le contrôleur.
Il descend rapidement les dernières marches, remonte les escaliers et interpelle la jeune femme.
« Arrêtez-vous ! Je veux voir votre titre de transport ! »
La jeune femme se retourne et les papillons virevoltent de plus belle autour d’elle.
Elle reste muette et tend le fameux billet au contrôleur.
« Je vous prenais pour une fraudeuse. Excusez mon insistance. Je vois que tout est en règle. Je vous souhaite une bonne journée ».
La jeune femme replace dans sa poche le billet, regarde une dernière fois le contrôleur et sourit.
Elle se retourne avec les papillons autour et disparaît au bout du couloir.
Depuis, certains jours particulièrement gris et humide, des nuées de papillons rouges et roses tournent autour du visage du contrôleur qui ne sait pas comment les faire fuir.
Mais il est le seul à les voir.
Le point de départ
Comment revenir au point de départ ?
Après avoir parcouru le ciel et une partie de l’Afrique, s’être baigné dans la foule de la ville ocre et pris les routes escarpées de la montagne enneigée, nous sommes là.
Le bain de lumière, de sable, les formes arrondies, le sable comme la neige tellement blanc et lumineux sur les photos, le ronflement des dromadaires/chameaux et la douce musique du silence.
Retour, car nous retournerons à la ville, nous réentendrons la foule s’agglutiner autour des musiciens et des charmeurs de serpents.
Mais avant nous sommes là, présents dans chacun de nos pas. Nous retournerons vers la piste et les 4X4 ensablés. Nous parcourrons les kilomètres et les routes escarpées.
Mais avant nous sommes derrière la brise et le froid de la nuit, bercés par le silence du milieu du jour, les paroles échangées aussi. Celles qui rappellent le lointain monde que nous avons quitté : la foule et le bruit, la pluie et la pollution.
Seul le chameau/dromadaire sait cela, car il en a vu passer des voyageurs perdus au milieu du rien et de l’infini. Il en a entendu des histoires du monde lointain. Il sait ce que viennent chercher les voyageurs perdus.
C’est ce bain de silence, ces mandarines juteuses, ce thé trop chaud et sucré.
Il sait que sa vie n’est faite que de la rondeur des jours, la rondeur des dunes, la petitesse du grain de sable.
Il sait tout cela mais ne le dit à personne, à part peut-être à son ami le chamelier, le sage du désert qui connaît aussi très bien les secrets des voyageurs perdus qui croyaient trouver au milieu du désert une oreille attentive aux histoires du monde lointain.
Le dromadaire/chameau connaît maintenant toutes les histoires, connaît la peau juteuse des mandarines.
Le chamelier, ce sage ne répète à personne ce que le chameau/dromadaire lui a dit.
C’est au fond du sable qu’il crie ce qu’il sait et le vent emporte les paroles légères. C’est ainsi que les dunes sont rondes, striées par le vent qui souffle et nous rafraîchit.
Et toutes les paroles s’envolent dans le bain de lumière et de sable jusqu’aux étoiles à la nuit tombée.

Parce qu’elle n’est jamais revenue
Elle marche dans la rue et aperçoit au loin la silhouette d’une femme vêtue de noir. Elle s’approche. La femme en noir a disparu dans l’une des ruelles adjacentes.
Elle continue à marcher et là elle voit un homme en complet-cravate courir avec son attaché-case. Il se dirige vers elle et lui demande : « Pourquoi marchez-vous si lentement ? Moi je marche vite vous voyez, je veux gagner beaucoup beaucoup d’argent ! ».
Il s’en va sans laisser le temps à notre héroïne de répondre.
Elle continue et arrive à son lieu de rendez-vous.
Elle vient dans ce restaurant pour revoir une vieille amie avec qui elle a repris contact.
Elle s’assoit à l’une des tables et attend. Elle attend longtemps. L’amie n’arrive pas. Elle s’apprête à sortir quand la porte s’ouvre et la dame en noir de toute à l’heure rentre dans le restaurant. Elle reconnaît son amie. Elles s’assoient toutes les deux à une table et la dame en noir lui annonce trois mauvaises nouvelles : « Je sais que tu ne seras jamais libre, je sais que tu n’es pas sincère et je sais que l’on te ment ».
« Alors dit moi la vérité ! » lui demande-t-elle.
La femme en noir disparaît dans l’entrebâillement de la porte sans lui répondre.
Ainsi elle n’a plus jamais parlé à cette amie en noir et elle sait que tout ce malheur ne lui était pas destiné.
Car depuis elle apprend à marcher lentement et à ne pas écouter les oiseaux de malheur.
L'eau qui dort
Il faut se méfier de l’eau qui dort.
Il faut se méfier de ceux qui ne parlent pas mais sont capables du plus grand.
Rien ne soulage la haine.
Quand celui qui attise la haine est écouté, alors elle se propage comme un feu de bengale.
Quand cela explose, les pauvres petits défenseurs de la liberté n’ont qu’une chose à faire : résister.
Alors ils arrivent pour éteindre le feu et laisser éclairées seulement les lumières de la vie.
Seuls ceux qui reconnaissent ces lumières accourent alors pour se réchauffer. Ils sont là pour l’amour et l’amitié. Ils ne savent pas encore dire tout cela mais dans leurs yeux la lumière se reflète et c’est déjà une victoire.
Il y a deux mots qui viennent à leur esprit : vigilance et résistance.
C’est au fond de leurs yeux qu’on trouve le secret de ces deux mots qui peuplent l’imaginaire de ceux qui croient à la liberté plus qu’à tout.
Et toi seul tu les reconnaîtras quand tu auras vu.
La moitié du sommeil
L’autre moitié c’est celle de la somnolence, du presque réveillé, du demi-rêve à moitié réel.
Un jour une princesse à moitié endormie décide de rester dans son lit. Elle n’en sortira que lorsqu’un prince apparaîtra.
Elle a froid toute seule dans son grand lit mais peu importe, elle ne veut plus jamais sortir, elle veut rester là à attendre.
Autour d’elle des nuées de lucioles s’agitent et l’empêchent de vraiment s’endormir. Elle entend soudain un bruit de pas dans le couloir derrière la porte.
Elle s’enfonce le plus loin au fond des draps immenses et blancs.
La porte s’ouvre. Le soldat en armure rentre de la guerre et cherche une femme pour se marier.
Ses mouvements rendus difficiles par son costume d’acier l’empêchent d’avancer vite.
La princesse en profite et s’enroule comme un escargot dans les plis du grand drap et réussit à disparaître.
Le soldat tombe au pied du lit. Le sang coule de son armure. Il succombe à une mauvaise blessure.
La princesse, elle, est partie si loin dans les plis du drap blanc qu’elle s’est perdue dans ses rêves.
Depuis lors, on dit que le parfum des draps propres et immaculés est celui d’une princesse disparue il y a très très longtemps.
Le voyage à Paris
La pakistanaise et l’homme la quarantaine marié
Le vigil noir et séducteur
La caissière jeune et fataliste
Le vendeur homo et mélangeur de parfums
Le tableau de St Petersbourg
Le couple ne se parlant pas et regardant nerveusement leur portable respectif
Le serveur vieux, triste et las
La caissière publicitaire pour une promo sur les chaussettes
La pub pour les chaussures dans le film sur la marche
La salle vide dans l’exposition sur le grand peintre du XXe siècle
L’homme absorbé par le tableau
La file d’attente
Le magasin illuminé
Les arbres illuminés
La nuit qui tombe quand même
Marcher jusqu’à la fatigue
Reconnaître l’oiseau noir du tableau dans l’arbre à côté
Avoir envie de rentrer : à la maison, dans le magasin, dans l’autre pièce
Etre au chaud et penser à ceux qui ne le sont pas
Ne pas parler français
Ne pas comprendre les autres langues
Faire le même trajet en long en large
Ne se souvenir de rien
Et rentré vidé et plein à la fois
Il ne faut jamais par habitude
Eau forte et pointe sèche
Il ne faut jamais par habitude
Construire des frontières
Paraphraser le présentateur
Penser aux aiguilles de l’horloge
Parler en passant
Regarder seulement la fenêtre
S’endormir au volant
Pleurer dans le noir
Fermer les yeux à la lumière
Pardonner à l’ennemi
Obtenir le dû
Somnoler au spectacle
Rire sans éclats
Partager un secret
Se taire quand il est encore temps
Tout dire sans le savoir
Faire comme prévu
Faire comme il a dit
Parcourir le monde intérieur
Courir après le temps
Sombrer dans le vide
Rebrousser chemin
Finir sur un non-dit
Paraître absent
Regretter l’automne
Rentrer sous la pluie
Remettre les clefs du coffre
Ouvrir toutes les portes
Ouvrir celle de son âme
Imaginer le coucher du soleil derrière les nuages
Obtenir gain de cause
Accuser le papillon
Ignorer l’espace qui sépare les êtres chers
Il ne faut jamais par habitude écrire le mot fin
Les deux laboureurs
D'aprés la lithographie de Charles-Marie Dulac
C’est un champ immense jusqu’à la colline.
L’église toute petite, prés de l’arbre tordu, le vent dans les branches, les nuages accumulés annonçant un hypothétique orage.
Les deux laboureurs, en cette fin de journée conduisent péniblement leurs deux chevaux tirant une charrue.
Les pauvres bêtes exténuées ont ralenti l’allure.
Les deux laboureurs acharnés à aller le plus vite possible pour finir leur champ, leur trésor commun, ils hèlent les chevaux :
« Allez ! Allez ! ».
On les entend jusqu’au village.
Soudain un caillou bien trop gros arrête sec le premier laboureur.
Le deuxième esquisse un sourire de satisfaction, quand lui aussi bute sur un caillou.
Ils ont beau crier après leurs deux chevaux de trait, rien à faire. Les chevaux n’avancent plus. Pire un des chevaux excité par les cris tente de s’enfuir en se détachant de la charrue.
Il y arrive et part vite, très vite.
Le laboureur crie et crie plus fort. Il court quelques mètres. C’est trop tard, sa journée se termine bien mal : un champ non labouré et un cheval en cavale.
L’autre laboureur s’est assis au sol. Il admire le coucher du soleil sur la colline, le bruit du vent dans les arbres, la cloche de l’église qui sonne la fin de tout ce désordre.
Il allume sa pipe gardée dans sa poche et dit à l’autre laboureur : « Tu n’y peux rien. Le cheval reviendra sans doute de lui-même. Les charrues quand nous aurons creusé se libèreront des cailloux. Tu n’as qu’à remettre à demain, aujourd’hui il est trop tard. Viens rentrons ! »
« Tu es fou, les chevaux ne vont pas rester ici ! »
« Détachons-les. Reconduisons-les. Rentrons. »
Les deux hommes s’exécutent et rentrent les trois chevaux.
En se levant le lendemain matin, il reconnaît par la porte entrouverte le cheval qui s’était enfuit.
Leur trésor est sauvé.
Il n’y avait qu’à y croire.



